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Chaque année, CWIM décerne un prix à des femmes médecins inspirantes. Ce prix reconnaît le travail de médecins dévouées, compétentes et pionnières au Canada. Il rend hommage aux femmes qui montrent l'exemple et exercent avec compassion, défendent les droits des patients et réclament du changement. Voici les témoignages des lauréates de cette année.

L’association CWIM (Canadian Women in Medicine) a été fondée pour mettre les femmes médecins en relation et les soutenir afin de favoriser leur épanouissement tant professionnel que personnel. Cette année, CWIM a remis le prix Médecin inspirante à quatre médecins exceptionnelles. Nous avons pu nous entretenir avec trois d’entre elles pour en savoir plus sur leur expérience ; elles nous ont confié leurs sources d’inspiration et des conseils pour la prochaine génération de femmes médecins.


Dre Clover Hemans – « S’exprimer et
influencer le changement »

Originaire de la Jamaïque, la Dre Clover Hemans était infirmière avant de devenir docteure. Elle exerce en tant que médecin de première ligne en Ontario depuis 25 ans. Ardente défenseure des droits des patients et de l’égalité des sexes, de l’équité et de la diversité, la Dre Hemans a acquis un ensemble impressionnant de compétences et d’expériences pour mieux influencer son domaine. Titulaire d’un certificat de maîtrise en leadership des médecins et d’une maîtrise en amélioration de la qualité des soins et de la sécurité des patients, elle a occupé des postes de direction importants qui lui ont permis d’impulser le changement. Elle a été présidente de la Fédération des femmes médecins du Canada et copréside OMA Women (section féminine de l’Ontario Medical Association).

Q : Vous êtes titulaires de nombreux diplômes et vous avez occupé divers postes de direction. Qu’est-ce qui vous a motivée ?

Dre Hemans : À un moment donné, je me suis aperçue que je n’avais pas de plan ; je fonctionnais simplement au jour le jour sans avancer nulle part. L’un de nos gouvernements avait des politiques en matière de médecine qui me paraissaient insensées. Au lieu de me plaindre, je me suis dit que je devais agir. J’ai donc décidé de me spécialiser dans le leadership. J’ai suivi le programme de leadership des médecins, qui dure un an, et j’ai adhéré à l’OMA, puisque cette association parle en notre nom dans la province. J’ai occupé des postes de direction pour influencer le changement et faire entendre des voix qu’on a tendance à ignorer.

Q : Vous vous exprimez haut et fort sur des enjeux importants. Avez-vous rencontré des obstacles ?

Dre Hemans : Les gens n’aiment pas parler de sujets qui les mettent mal à l’aise. J’ai une réputation de perturbatrice ; on sait que je n’ai pas peur de faire valoir le point de vue des personnes qui ne sont pas entendues. Je montre les problèmes et je soulève des questions qui dérangent. Dans le passé, on m’a qualifiée de « difficile ». C’est pourtant le rôle des leaders ; ils sont censés utiliser leur position pour s’exprimer et influencer le changement. Et pour être un acteur du changement, vous devez être vu et entendu, et énoncer des vérités.

Q : Avez-vous constaté des changements en matière d’égalité et d’inclusion au cours de votre carrière ?

Dre Hemans : L’inégalité est généralement plus reconnue comme une réalité ; on comprend notamment que les femmes sont encore pénalisées. Les choses s’améliorent, mais il existe toujours un écart salarial entre les sexes. L’un des arguments que j’entends souvent est qu’il n’y a pas d’écart salarial puisqu’il suffit de suivre le barème des honoraires. Mais il ne s’agit pas de recevoir un salaire donné pour un travail donné. Il est plutôt question de la façon dont vous obtenez du travail, qui vous envoie du travail, quelle sorte de travail vous faites en parallèle. De plus, lorsque vous vous aventurez dans certaines spécialités, les femmes ne disposent pas de mentors ou de parrains.

Convaincre les femmes d’aller en médecine n’est pas le problème, il y a en fait plus de femmes que d’hommes qui s’inscrivent aux écoles de médecine. Par contre, les femmes sont peu nombreuses aux postes de direction. Et les femmes noires comme moi sont encore plus rares. C’est là que le besoin de changement se fait sentir.

Q : Quels conseils donneriez-vous aux jeunes femmes qui entrent en médecine ?

Dre Hemans : Je leur dirais trois choses :

  1. À défaut d’un plan, un objectif ne demeure qu’un souhait. Les médecins sont formidablement doués pour fixer des objectifs. Mais les femmes éprouvent plus de difficultés à respecter un plan, puisque pour des raisons biologiques, elles doivent mettre leur carrière sur pause pour mettre leurs enfants au monde. Nous devons faire le point sur nos priorités et déterminer ce que nous voulons pour notre famille et notre carrière, et comment y parvenir.
  2. La bonté est importante. Soyez gentils avec vos amis et vos proches, mais ne vous contentez du statu quo.
  3. Sortez de votre zone de confort, c’est ainsi que vous apprendrez. Trouvez un groupe de personnes avec lesquelles vous pourrez avoir des conversations qui vous stimulent ou remettent en question vos idées et préjugés.


Dre Fiona Mattatall – « Ne vous égarez pas dans vos rôles »

La Dre Fiona Mattatall, obstétricienne gynécologue de l’Alberta, est spécialisée en gynécologie des femmes transgenres. Critique sans complaisance du gouvernement, elle défend les personnes qui, traditionnellement, ont moins voix au chapitre. Elle est devenue influente et elle utilise sa tribune pour dénoncer les mauvais coups des politiciens et défendre le droit à la santé de toutes les femmes.

Q : Vous défendez le droit à la santé des personnes transgenres. Comment la gynécologie des personnes transgenres s’est-elle intégrée dans vos spécialités ?

Dre Mattatall : Voilà plus de dix ans que je m’intéresse à la santé des personnes transgenres. En fait, tous les médecins devraient s’y intéresser, mais pour les gens de ma génération, ce sujet n’était pas abordé ni à l’école de médecine ni durant leur résidence. Dans mon cas, ce sont les patientes que j’ai traitées qui m’ont familiarisée avec cet enjeu. Je me suis rendu compte que je n’étais pas qualifiée pour traiter ce type de patientes. J’ai donc cherché une formation complémentaire et un groupe de fournisseurs de soins de santé à Calgary.

Nous constituons un réseau informel de médecins, de travailleurs sociaux et d’infirmières qui se concentrent sur les soins, et la défense du droit aux soins, des personnes de cette communauté. Dans notre travail, nous avons réalisé qu’aucun d’entre nous ne possédait la formation adéquate. Nous voulons donc que la santé des personnes transgenres soit intégrée au programme de l’école de médecine de Calgary.

Q : Votre spécialité attire beaucoup de femmes médecins, mais estimez-vous qu’il existe toujours des inégalités entre les sexes en médecine ?

Dre Mattatall : Mon domaine est particulier, puisqu’en obstétrique et en gynécologie, il y a eu un énorme changement : auparavant, la profession était dominée par les hommes, tandis que maintenant, 90 % des nouvelles diplômées sont des femmes. Dans mon domaine, être une femme ne pose pas de problèmes, bien qu’il y ait des écarts entre les sexes aux postes de haute direction.

Cependant, les inégalités peuvent aussi toucher les hommes. Ils peuvent faire face à des difficultés comparables, tout particulièrement dans un domaine dominé par les femmes comme le mien.

En dehors de ma spécialité, je constate qu’il y a encore des inégalités. J’ai pris part à des réunions où j’étais la seule femme médecin et la seule personne à qui on s’adressait par son prénom. D’autres groupes font également face à des défis et il y a des inégalités au chapitre de l’origine ethnique et de l’orientation sexuelle. Nous devons simplement nous efforcer d’améliorer les choses pour la prochaine génération.

Q : Vous êtes très présente sur les médias sociaux. Qu’est-ce qui vous a poussée à utiliser ces forums pour vous exprimer ?

Dre Mattatall : J’utilise Twitter pour différentes choses, notamment pour rectifier la mésinformation concernant des domaines des soins de santé dans lesquels je suis experte. Je l’utilise aussi pour défendre des intérêts, par exemple, quand les droits en matière de reproduction me paraissent menacés. En Alberta, les droits en matière de santé génésique et les droits de la communauté LGBTQ ont été remis en question. J’utilise ma tribune pour sensibiliser les gens et les informer quand, par exemple, certains projets de loi pourraient limiter l’accès au contrôle des naissances. J’y insuffle aussi une bonne dose de contenu plus léger et d’humour, autrement, tout ne serait que malheur et morosité.

Q : Quels conseils donneriez-vous aux nouveaux médecins ou à celles qui envisagent une telle carrière ?

Dre Mattatall : Une chose qui ne m’a pas été enseignée, mais qui est vraiment importante, c’est de ne pas s’égarer dans ses rôles de médecin, de conjointe ou de mère. Vous devez vous réserver du temps pour vous-même, ne pas oublier qui vous êtes dans votre for intérieur et ne pas laisser votre carrière vous dominer.


Dre Suzanne Rutherford – « Mettre la priorité sur vous-même ne fait pas de vous quelqu’un d’égoïste »

La Dre Suzanne Rutherford est médecin de famille, chef de la médecine familiale à l’Hôpital du district de Kemptville, et fournit des soins palliatifs et de l’aide médicale à mourir. Elle a également mis sur pied et dirigé des centres de dépistage et de vaccination contre la COVID-19 à Kemptville, s’efforçant de juguler la propagation du virus. Elle a également créé une entreprise qui a changé la vie des femmes médecins et des mères grâce au Mom’s 1st Movement et au Canadian Women Physician Fitness Challenge (défi de condition physique des femmes médecins canadiennes), qu’elle a établis en partenariat avec son entraîneur personnel.

Q : Vous aviez déjà une carrière bien remplie avant que la COVID-19 ne frappe, vous avez alors commencé à soutenir les campagnes de dépistage et de vaccination. Comment est-ce arrivé ?

Dre Rutherford : Lorsque la pandémie a éclaté, je tenais évidemment à mettre l’épaule à la roue de toutes les manières possibles. J’ai commencé à travailler dans certains centres de dépistage d’Ottawa en prenant des quarts de travail. Puis, la nécessité d’ouvrir un centre de dépistage dans notre collectivité est devenue pressante. De concert avec le directeur général de mon hôpital, nous avons décidé de nous lancer et d’établir le North Medical Corporate Assessment Centre. Lorsque la Santé publique a eu besoin d’un centre de vaccination de masse, j’étais la personne toute désignée pour le diriger. Ce centre est ouvert quatre jours par semaine et nous vaccinons environ 800 personnes par jour.

Q : Comment le Mom’s 1st Movement et le défi de condition physique des femmes médecins canadiennes ont-ils vu le jour ?

Dre Rutherford : J’ai toujours été très intéressée par l’exercice et la nutrition. À un moment donné, j’éprouvais des difficultés à composer avec mon horaire chaotique et mon travail par quarts et je ne trouvais pas de centre de conditionnement physique ni de programme qui corresponde à mon horaire. J’ai donc commencé à travailler avec un entraîneur. Il a mis au point un programme à l’aide d’une application que je pouvais faire n’importe où et en tout temps, dans une salle de sport ou même dans ma salle d’appel à l’hôpital. Cela a complètement changé ma vie et mon niveau de stress a considérablement chuté dès que j’ai été déterminée à faire régulièrement de l’exercice J’étais au bord de l’épuisement professionnel et c’est ce qui m’a sauvée.

J’ai mentionné à mon entraîneur que beaucoup de femmes médecins essaient de concilier leur rôle de mère et de docteure ; elles ne prennent pas soin d’elles-mêmes et pourraient tirer profit de ce programme. Nous avons donc décidé de créer un groupe Facebook et trois ans et demi plus tard, nous sommes 500 à nous entraîner ensemble par l’intermédiaire du défi de condition physique pour les femmes médecins canadiennes. Le programme est divisé en défis de 12 semaines qui comprennent un choix d’exercices et mise sur le développement d’une meilleure relation avec l’alimentation.

Une foule d’autres femmes qui n’étaient pas des médecins se sont intéressées à notre programme et nous ont demandé comment y participer. Nous avons donc élaboré le même programme pour les mères qui travaillent, ce qui est devenu le Mom’s 1st Movement.

Q : Croyez-vous que les femmes médecins rencontrent plus d’obstacles que vos collègues masculins lorsqu’il s’agit de prendre soin d’elles-mêmes ?

Dre Rutherford : Tout à fait. On attend de nous que nous soyons capables de jongler avec plusieurs priorités. Or, on ne nous encourage jamais à prendre soin de nous-mêmes ; c’est souvent l’objectif que nous abandonnons en premier. Pourtant, c’est le plus important, car si nous ne nous sentons pas bien, nous ne pouvons pas faire le reste. Notre programme met l’accent sur le fait que vous accordez la priorité ne fait pas de vous quelqu’un d’égoïste.

Q : Qu’a signifié pour vous le prix Médecin inspirante de CWIM ?

Dre Rutherford : Honnêtement, je suis comblée. J’ai tant de collègues féminines formidables au pays qui accomplissent tant de choses extraordinaires que j’ai été renversée. Depuis, j’ai reçu une tonne de messages de mes collègues qui me disent à quel point j’ai contribué à améliorer leur vie. Ce n’est pas seulement le prix. C’est aussi l’occasion de prendre la mesure de mon influence. C’est un moment dans ma vie que je chérirai toujours.