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La thérapeutique numérique serait le gage d'une personnalisation et d'une observance accrues des traitements. Malgré ses récents revers, investisseurs, autorités de réglementation et grandes sociétés pharmaceutiques s'intéressent à son potentiel.

La version intégrale de cet article est parue initialement sur le site Web de RBC Marchés des Capitaux.


Dans le domaine vaste et diversifié de la télémédecine, le secteur de la thérapeutique numérique retient de plus en plus l’attention des sociétés pharmaceutiques. L’alliance commerciale de ce secteur définit les traitements qui en sont issus comme des « interventions thérapeutiques fondées sur des données probantes et exécutées par des logiciels conçus pour prévenir, prendre en charge ou traiter un large éventail d’affections physiques, mentales et comportementales ».

L’alliance est, de façon très compréhensible, déterminée à placer la barre plus haut pour que la thérapeutique numérique sorte du lot des quelque 318 000 applications liées à la santé. Pour être reconnus comme thérapeutique numérique, les traitements doivent avoir une efficacité attestée par des données probantes, être approuvés par les autorités de réglementation et être prescrits par un médecin.

L’efficacité par-delà les troubles cognitifs

En thérapeutique numérique, de nombreux traitements relèvent de la thérapie cognitivo-comportementale et sont destinés à traiter les toxicomanies ou les troubles cognitifs. Ainsi, la FDA a approuvé en juin 2020 le premier jeu vidéo sur ordonnance, EndeavorRx, d’Akili Interactive, pour le traitement des enfants présentant un trouble du déficit de l’attention avec hyperactivité (TDAH).

Il s’agit d’une percée importante, sachant que les États-Unis dépensent 14 milliards de dollars US pour traiter les patients atteints d’un TDAH ; EndeavorRx pourrait alors être une option intéressante pour les parents réticents à l’idée que leurs enfants prennent des médicaments. En tant que premier vice-président aux appareils médicaux à Akili Interactive, Scott Kellogg explique que « l’autorisation de mise en marché d’EndeavorRx marque l’aboutissement de près d’une décennie de recherche et de développement, alimentée par la détermination de notre équipe et de nos collaborateurs à remettre en cause le statu quo en médecine ».

Mais de tels traitements ne représentent qu’un aspect de la situation. En fait, on assiste en ce moment à l’homologation d’un nombre croissant d’approches thérapeutiques numériques pour une gamme beaucoup plus large de domaines thérapeutiques.

Entre autres, les traitements contre le diabète et l’hypertension ont suscité le plus grand intérêt chez les investisseurs. Par exemple, l’entreprise de services de santé numériques Livongo, initialement spécialisée dans les traitements du diabète, a fait son entrée en bourse en 2019 et a récolté 237 millions de dollars de financement. Beaucoup d’autres lui emboîteront le pas au cours des deux prochaines années.

La plateforme numérique de Propeller Health permet aux patients atteints d’asthme persistant ou de bronchopneumopathie chronique obstructive (BPCO) d’y entrer les médicaments qu’ils prennent, de surveiller leurs symptômes et de recevoir de l’information personnalisée sur leur état de santé.

Le partenariat entre Voluntis et AstraZeneca portait quant à lui initialement sur une thérapie numérique destinée aux femmes qui suivent un traitement contre le cancer de l’ovaire. Aujourd’hui, la thérapie Oleena est le tout premier dispositif médical logiciel (software-as-a-medical-device) à avoir été approuvé par la FDA pour une utilisation adaptée à tous les cancers.

Promesse de personnalisation

La thérapeutique numérique est porteuse d’un certain nombre d’avantages, tant pour les patients que pour l’ensemble des acteurs du secteur des soins de santé.

Pour les premiers, elle offre davantage de possibilités de personnalisation ; les patients peuvent avoir la maîtrise de leur programme thérapeutique et bénéficier d’un soutien pour l’adoption de saines habitudes de vie. Ainsi, la plateforme numérique de traitement d’Omada Health destinée aux patients atteints de diabète de type 2 offre des recommandations personnalisées en fonction de différents paramètres, comme les données démographiques de l’utilisateur, les difficultés qu’il a lui-même décrites ou les données d’appareils connectés (glucomètre, brassard de pression artérielle).

La thérapeutique numérique promet aussi de renforcer l’observance des traitements prescrits. Il s’agit de remédier à un problème de taille, car on estime que la non-observance des ordonnances entraîne un gaspillage de 289 milliards de dollars et jusqu’à 10 % des hospitalisations.

Soucieuse de promouvoir ces innovations, la FDA a encouragé les entreprises de thérapeutique numérique à suivre la voie dite de novo, qui vise à simplifier le processus d’approbation réglementaire de ces traitements. « La FDA s’est engagée à mettre en place des mécanismes de réglementation permettant aux patients d’accéder rapidement à des thérapies numériques novatrices, sûres et efficaces », a déclaré Jeffrey Shuren, directeur du Center for Devices and Radiological Health de la FDA.

Cet engagement a eu pour effet de dynamiser les prévisions de croissance, dans un contexte où on estime que le marché mondial de la thérapeutique numérique devrait atteindre, selon CB Insights, 9 milliards de dollars d’ici 2025, contre 2 milliards de dollars en 2019 ; il a en outre stimulé les transactions et le financement, lequel a atteint un sommet en 2018, avant de se stabiliser à 600 millions de dollars, mobilisés grâce à plus de 50 transactions en 2019.

Les revers qui ont fait la une

Il reste que le secteur de la thérapeutique numérique a récemment essuyé un certain nombre de revers très médiatisés.

En octobre 2019, Sandoz, la division des médicaments génériques de Novartis, a mis fin à un accord de commercialisation avec Pear Therapeutics portant sur le développement d’applications mobiles de gestion des ordonnances pour le traitement des toxicomanies. Cet événement a été suivi, en novembre, d’un communiqué dans lequel le directeur général de Sanofi, Paul Hudson, annonçait que la société comptait se désengager d’Onduo, la coentreprise spécialisée dans la prise en charge du diabète créée par Sanofi et Verily.

En juin 2020, l’ancienne licorne de l’investissement, Proteus Digital Health, s’est placée sous la protection du chapitre 11 de la loi sur les faillites des États-Unis, faute de pouvoir rassembler le financement nécessaire, après que son partenaire pharmaceutique Otsuka eut réévalué leur accord de commercialisation. Cependant, bien qu’il s’agisse pour lui d’un coup dur, le géant pharmaceutique a tenu à souligner que cela n’affectera pas la distribution d’Abilify MyCite, une version du traitement pharmaceutique de la schizophrénie d’Otsuka adossée à un capteur, mise au point dans le cadre de leur collaboration. « Otsuka entend poursuivre ses efforts pour bâtir une entreprise de soins de santé numériques prospère axée à la fois sur la médecine et la thérapeutique numériques », a déclaré un porte-parole de l’entreprise.

Un certain nombre de raisons ont été invoquées pour expliquer ces récents déboires.

Pour des entreprises comme Proteus, accroître l’adhésion au traitement dans le domaine de la santé mentale s’est révélé particulièrement ardu. De fait, l’entreprise s’est réorientée vers des domaines d’application où le traitement pharmacologique est au cœur des résultats et a lancé sa première chimiothérapie numérique contre le cancer.

Dans l’ensemble du secteur, ces revers mettent également en évidence la difficulté sous-jacente que représente la nécessité de prouver la valeur de ces traitements avant-gardistes pour toutes les parties intéressées. Pour inciter les assureurs possiblement réticents à prendre le risque de couvrir un nouveau service coûteux, un certain nombre d’innovateurs ont réagi en proposant à l’essai des contrats fondés sur les résultats, aux termes desquels le paiement serait directement lié aux résultats thérapeutiques réellement obtenus.

Voir plus loin

Il est par ailleurs utile de prendre du recul et de considérer l’évolution du secteur à long terme.

« Chaque innovation apporte son lot de déconvenues, commente Greg Wiederrecht, premier directeur général, Services de banque d’investissement, Services aux professionnels de la santé, RBC Marchés des Capitaux. C’est un phénomène bien connu, illustré par le concept du « Hype Cycle » de Gartner (courbe représentative de l’évolution de l’intérêt pour une innovation), où un creux initial causé par la désillusion annonce un plateau stable de productivité. Nous avons souvent observé ce scénario dans des domaines comme la thérapie génique ou les applications thérapeutiques fondées sur l’ARN. »

C’est un point de vue que partage Chris Hogg, directeur commercial à Propeller Health : « Inévitablement, certaines choses vont fonctionner, et d’autres non. Je ne suis donc pas surpris que certains de ces partenariats n’aient pas abouti comme les gens s’y attendaient. »

Le message a été bien compris par les entreprises pharmaceutiques, qui continuent de miser sur le potentiel de la thérapeutique numérique. Ainsi, pendant que Proteus connaissait des difficultés, Bayer signait un nouveau partenariat important avec Sidekick Health pour développer une solution numérique destinée à lutter contre les maladies artérielles périphériques, tandis que Voluntis et Novartis formaient un partenariat pour concevoir une plateforme numérique thérapeutique visant à soutenir les patientes atteintes d’un cancer du sein.